« Tous ceux que nous qualifions de Fang ne le sont pas… » : les travaux du CRAHI bousculent les idées reçues

À première vue, un simple vernissage universitaire. Vendredi 6 mars, sur le campus de l’Université Omar Bongo, le Centre de Recherches Afro-Hispaniques (CRAHI) présentait ses dernières publications. Mais derrière la cérémonie académique se jouait un débat bien plus large : celui des identités, des récits fondateurs et de la manière dont on raconte l’histoire des peuples.

Au centre de la discussion, une phrase qui fait mouche. « Tous ceux que nous qualifions de Fang ne le sont pas. » Prononcée par le professeur Mathurin Ovono Ébè, directeur du CRAHI, elle résume l’esprit des travaux présentés ce jour-là : questionner les évidences, déconstruire les catégories héritées, relire les récits.

Car c’est précisément ce que tente de faire ce centre de recherche de l’Université Omar Bongo. Produire du savoir, d’abord. Le diffuser, ensuite. « Un centre de recherche doit publier, et sa revue est essentielle », rappelle Ovono Ébè.

La rencontre a ainsi servi de cadre à la présentation du troisième numéro de Hispanitas, la revue scientifique du centre. Un volume qui rassemble les actes d’un colloque organisé en juin 2023 en hommage à Gisèle Avome Mba, fondatrice du CRAHI et figure majeure des études hispaniques au Gabon.

Au fil des contributions, les chercheurs explorent deux notions devenues incontournables dans les sciences humaines contemporaines : la subalternité et la colonialité. Deux concepts qui interrogent la manière dont les sociétés africaines se pensent encore à travers des catégories héritées de l’histoire coloniale.

Mais le moment le plus attendu du vernissage arrive avec la présentation d’un texte ancien. La migration des enfants d’Afri-Kara, épopée attribuée à Ondoua Engutu. Un récit rédigé en langue bulu, désormais traduit en français par la professeure Théodorine Nto Amvane, spécialiste de traductologie.

Son geste est simple, mais lourd de sens : rendre accessible un mythe fondateur. « J’ai découvert un document écrit en bulu et j’ai voulu le traduire pour le public francophone », explique la chercheuse.

Dans ces pages, il est question de migrations, d’origines, de mémoire. Autrement dit, de ce qui fonde une communauté.

Et c’est là que le débat se tend. Car la lecture du texte bouscule certaines certitudes. Le récit suggère une histoire plus complexe des appartenances, loin des catégories homogènes souvent utilisées pour désigner les groupes.

D’où cette remarque d’Ovono Ébè, qui fait réagir la salle : « Avec ce texte, il apparaît clairement que tous ceux que nous qualifions de Fangs ne le sont pas, nous devons reconnaître la diversité parmi eux. »

Pour la traductrice, l’enjeu dépasse largement une seule communauté. « Ce texte ne s’adresse pas uniquement aux Fangs. Écrit en français, il peut être lu par tous ceux qui veulent comprendre notre culture. Chaque peuple du Gabon possède son mythe fondateur. »

Dans la salle, étudiants et enseignants prolongent la discussion. Les questions fusent. Sur l’histoire, sur les langues, sur la transmission.

Car derrière ce vernissage se cache une interrogation plus profonde : qui écrit les récits fondateurs du Gabon ?

En publiant ces travaux et en traduisant ces textes, le CRAHI tente d’apporter une réponse. Pas en imposant une vérité. Mais en rouvrant les archives de la mémoire.

L’épopée La migration des enfants d’Afri-Kara est désormais disponible à la librairie de l’Université Omar Bongo, au prix de 15 000 FCFA. Un livre, certes. Mais surtout un récit qui rappelle une chose : les identités ne sont jamais aussi simples qu’on le croit.

Morgan Momb's

Diplômé de l'ENS en philosophie, amoureux des questions d'art, de littérature et de musique

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