LGA, le 23 août 2026 – Dans son entretien avec Info241, Ali Bongo Ondimba a voulu solder les comptes de sa chute. Mais, pour plusieurs voix de la société civile gabonaise, son récit réactive surtout les angles morts d’un pouvoir accusé d’avoir gouverné par la répression et l’impunité.
Trois ans après son renversement, Ali Bongo Ondimba a choisi de parler à un média privé gabonais. L’ancien président revient sur sa chute, défend son épouse Sylvia Bongo Ondimba et son fils Noureddin, et affirme réitérer ses condoléances aux familles des victimes des violences postélectorales de 2016.
C’est précisément cette séquence qui suscite l’indignation de plusieurs acteurs de la société civile. Dans un pays où les événements de 2016 restent une plaie ouverte, le mot « réitérer » est jugé particulièrement malvenu. Durant ses années au pouvoir, Ali Bongo n’avait pas publiquement manifesté une compassion comparable envers les familles des personnes tuées lors de la crise électorale.
Le retour tardif des condoléances
Après la proclamation contestée de sa réélection en 2016, le Gabon avait été plongé dans une crise politique et sécuritaire. Des violences avaient éclaté à Libreville et dans plusieurs localités. Des familles continuent d’attendre la vérité sur la mort de leurs proches, tandis que les accusations de disparitions forcées et d’exécutions imputées à des unités présentées à l’époque comme des « escadrons de la mort » n’ont jamais été pleinement éclaircies.
Dans ce contexte, la déclaration de l’ancien président est reçue par ses détracteurs comme une compassion tardive, davantage destinée à réhabiliter son image qu’à reconnaître une responsabilité politique. Le reproche est simple : pourquoi ces familles n’ont-elles pas bénéficié de la même attention lorsque l’ancien chef de l’État détenait encore tous les leviers du pouvoir ?
Pour ses critiques, Ali Bongo ne peut évoquer aujourd’hui les victimes de 2016 sans répondre aux questions restées sans réponse : le nombre exact de morts, l’identité des donneurs d’ordre, le rôle des forces de sécurité et l’absence de véritables enquêtes indépendantes.
La défense du premier cercle
L’ancien président défend également Sylvia Bongo et Noureddin Bongo Valentin. Selon lui, son épouse et son fils n’auraient rien fait et auraient été arrêtés de manière arbitraire après le coup d’État d’août 2023.
Cette présentation occulte, selon ses opposants, un élément central du dossier : les images et récits faisant état de valises et de caisses contenant d’importantes sommes d’argent découvertes dans les résidences de ses proches après la prise de pouvoir des militaires. La justice devra établir l’origine de ces fonds, leur destination et les responsabilités éventuelles. Mais l’ancien locataire du Palais du Bord de mer évite soigneusement, dans son récit, de s’attarder sur cette question.
Ce silence nourrit le sentiment d’une défense à géométrie variable. Ali Bongo réclame la présomption d’innocence pour sa famille, mais ne semble pas accorder la même place aux victimes et aux détenus de l’ancien régime. Pour la société civile, cette asymétrie est l’un des ressorts du « cynisme » dénoncé dans l’interview.
Les détenus oubliés
Le nom de Sylvia Bongo et de Noureddin revient ainsi au premier plan, tandis que d’autres dossiers restent largement absents du récit de l’ancien président. Celui de Bertrand Zibi, député incarcéré après avoir rompu avec le pouvoir, est souvent cité comme l’un des symboles de la répression politique sous Ali Bongo.
D’autres personnalités ont été emprisonnées après l’AVC du président, alors que son état de santé avait progressivement réduit sa capacité à exercer directement le pouvoir : Brice Laccruche Alihanga, ancien directeur de cabinet d’Ali Bongo, arrêté après sa disgrâce ; Jean-Rémy Yama, syndicaliste et figure de la contestation sociale et Hervé Mombo Kinga, activiste mort en détention dans des circonstances qui demeurent non élucidées, pour ne citer que ceux là.
À l’exception de Bertrand Zibi, ces incarcérations sont intervenues après l’accident vasculaire cérébral d’Ali Bongo. Cette chronologie alimente les interrogations sur la chaîne de décision au sommet de l’État durant cette période.
Le soupçon sur Sylvia et Noureddin
Certains observateurs estiment que Sylvia Bongo et Noureddin Bongo auraient pu jouer un rôle dans le pilotage de mesures de répression prises alors que le président était affaibli. Cette hypothèse, régulièrement évoquée dans le débat public, ne constitue pas en elle-même une preuve et devrait être établie par une procédure judiciaire contradictoire.
Elle pose toutefois une question politique majeure : qui gouvernait réellement le Gabon après l’AVC d’Ali Bongo ? Et qui assumait la responsabilité des arrestations, des poursuites et des conditions de détention dénoncées par les familles et les organisations de défense des droits humains ?
Sur ce point, l’ancien président se contente de défendre ses proches sans examiner le fonctionnement du pouvoir autour de lui. Il ne dit pas davantage pourquoi des responsables de son entourage ont été arrêtés, ni comment il entend répondre aux accusations portées contre son régime.
Une mémoire à sens unique
L’entretien avec Info241 permet à Ali Bongo de reprendre la parole, mais pas nécessairement de renouer avec les victimes de son règne. Son récit privilégie la souffrance de sa famille, son éviction et les injustices qu’il estime avoir subies. Il laisse en revanche en arrière-plan les morts de 2016, les détenus politiques et les conditions de détention de plusieurs opposants.
C’est cette mémoire à sens unique que dénoncent plusieurs acteurs de la société civile gabonaise. À leurs yeux, l’ancien président réclame aujourd’hui justice pour les siens sans reconnaître pleinement les violences commises sous son autorité — ou au moins la responsabilité politique attachée à sa fonction.
Trois ans après sa chute, Ali Bongo ne revient donc pas seulement sur son parcours. Il tente de fixer les termes de son héritage. Mais au Gabon, cet héritage reste indissociable des victimes de 2016, des emprisonnements controversés et des questions que son interview laisse soigneusement ouvertes.

