LGA, 17 juillet 2026 – Tandis que la crise politique gabonaise atteignait son paroxysme à la suite de l’AVC d’Ali Bongo, les services marocains auraient discrètement ajouté les numéros des plus hauts responsables du pays à une liste de cibles de Pegasus – ce logiciel espion capable de tout entendre, tout voir, tout enregistrer. Mais ce n’est là que la pointe de l’iceberg. Car si les élites sont dans le viseur, que dire du citoyen ordinaire, dont les appels, les messages et les données transitent par Moov Africa Telecom, premier opérateur mobile du Gabon, détenu majoritairement par Rabat ? Les révélations de Forbidden Stories ne se contentent pas de dénoncer une ingérence ciblée : elles ouvrent une brèche sur un système de surveillance massive, où la souveraineté numérique d’un peuple entier se trouve silencieusement confisquée. Et si, au-delà des têtes d’affiche, c’était votre téléphone qui, depuis des mois, racontait votre vie à des oreilles étrangères ?
Selon l’enquête, au plus fort de la crise provoquée par l’accident vasculaire cérébral du président Ali Bongo Ondimba en octobre 2018, plusieurs personnalités gabonaises auraient été désignées comme cibles potentielles du logiciel espion Pegasus, développé par l’entreprise israélienne NSO Group. Les numéros de Noureddin Bongo Valentin, de Brice Laccruche Alihanga, de membres de la « Young Team », mais aussi de figures de l’opposition comme Jean Ping ou Dieudonné Minlama Mintogo, auraient figuré sur une liste exploitée par les services de renseignement marocains.
L’enquête reste prudente : la présence d’un numéro sur cette liste ne constitue pas la preuve qu’un téléphone a effectivement été infecté. Faute d’expertises techniques des appareils concernés, il est impossible d’affirmer que Pegasus a été déployé contre ces responsables. Mais une certitude demeure : ils ont été identifiés comme des cibles d’intérêt.
Et c’est précisément ce qui inquiète.
Car si des personnalités occupant les plus hautes fonctions de l’État ou incarnant l’opposition pouvaient être placées dans le viseur d’un logiciel capable de transformer un téléphone en véritable micro espion, qu’en est-il des milliers d’autres Gabonais ? Des hauts fonctionnaires, des officiers, des magistrats, des chefs d’entreprise, des journalistes, des diplomates, des militants de la société civile ou même de simples citoyens détenant des informations sensibles ?
Cette affaire dépasse largement le cadre des luttes de succession qui secouaient alors le sommet de l’État. Elle touche directement à la souveraineté nationale.
Un téléphone portable n’est plus un simple moyen de communication. Il contient la vie entière de son propriétaire : conversations privées, documents confidentiels, déplacements, contacts, données bancaires, photographies, échanges professionnels, opinions politiques. Lorsqu’un tel appareil est compromis, c’est toute une existence qui devient accessible.
Si les révélations de Forbidden Stories concernent des responsables politiques, elles ouvrent néanmoins une interrogation beaucoup plus vaste : quelles garanties les Gabonais possèdent-ils aujourd’hui quant à la protection de leurs communications numériques ?
Cette question est d’autant plus sensible que le principal opérateur de téléphonie mobile du pays, Moov Africa, appartient majoritairement à un groupe marocain. Il convient de rappeler qu’aucun élément de l’enquête ne met en cause cet opérateur ni ne suggère son implication dans d’éventuelles opérations d’espionnage. Les infrastructures télécoms et les logiciels espions relèvent de réalités distinctes.
Mais cette concomitance nourrit inévitablement le débat dans l’opinion publique. Elle renforce les interrogations sur la sécurité des réseaux de communication, sur les mécanismes de protection des données personnelles et sur la capacité de l’État gabonais à garantir la confidentialité des échanges de ses citoyens.
Dans toutes les démocraties modernes, la cybersécurité est devenue un enjeu de souveraineté au même titre que la défense militaire. Les révélations autour de Pegasus montrent que les conflits contemporains ne se livrent plus uniquement avec des armes. Ils se jouent également dans les téléphones, les serveurs, les réseaux numériques et les bases de données.
Le Gabon peut-il affirmer aujourd’hui que ses institutions sont totalement protégées contre ce type d’intrusions ? Dispose-t-il des moyens techniques permettant de détecter d’éventuelles infections par des logiciels espions de dernière génération ? Des audits indépendants ont-ils été réalisés sur les systèmes de communication des plus hautes autorités ? Les citoyens savent-ils réellement quelles protections entourent leurs données personnelles ? Autant de questions qui méritent un débat public dépassionné.
Les autorités marocaines n’ont pas reconnu ces accusations, tandis que NSO Group soutient régulièrement que Pegasus est exclusivement vendu à des États pour lutter contre le terrorisme et la criminalité organisée, et non pour espionner des opposants politiques. De son côté, l’enquête de Forbidden Stories ne prétend pas établir que les téléphones des personnalités citées ont été effectivement compromis, mais documente leur sélection comme cibles potentielles.
Cette nuance est essentielle. Elle n’enlève toutefois rien au malaise que suscitent ces révélations. Car au fond, la véritable question n’est peut-être plus de savoir qui aurait été surveillé en 2019. La question est de savoir qui peut garantir qu’une telle situation ne puisse plus jamais se reproduire.
Dans un monde où les frontières numériques sont devenues aussi stratégiques que les frontières territoriales, protéger les communications d’un pays revient désormais à protéger sa souveraineté. Et au Gabon, une interrogation demeure suspendue, aussi inquiétante que légitime : Combien de Gabonais, aujourd’hui encore, parlent en croyant être seuls… alors que quelqu’un écoute peut-être déjà ?

