Par Placide Lorenzo, Malabo, Guinée Equatoriale
LGA, 3 janvier 2026 – C’est un chantier pharaonique qui entre dans sa phase ultime. Près de seize ans après son lancement, le projet de nouvelle capitale de la Guinée équatoriale est officiellement acté. Par décret présidentiel, le centre de gravité politique et administratif du pays quitte l’île de Bioko (Malabo) pour s’implanter définitivement sur le continent, à Ciudad de la Paz. Une décision historique qui redessine la carte du pouvoir de ce petit pays pétrolier d’Afrique centrale.
Un projet à 350 milliards de francs CFA, né dans la forêt équatoriale
L’ambition, née dans l’esprit du président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, remonte à 2008. Le site choisi, au cœur de la province de Wele-Nzas, à une centaine de kilomètres de Bata, la capitale économique, était une zone de forêt vierge. Baptisé initialement Oyala (un nom qui persiste pour l’université), puis « Ville de la Paix », le projet aurait englouti, selon plusieurs estimations, près de 600 millions de dollars, environ 350 milliards de FCFA, financés par la manne pétrolière. Les travaux, confiés majoritairement à l’entreprise portugaise Mota-Engil et à des groupes chinois, ont progressé à l’abri des regards, dans un secret entretenu par une accessibilité longtemps restreinte.
Le décret présidentiel, publié en décembre 2025, donne désormais un an à toutes les institutions de l’État – présidence, gouvernement, administrations – pour effectuer leur transfert physique. Une phase de transition qui vise à éviter un « syndrome de Brasília » et à assurer une continuité fonctionnelle de l’État.
Infrastructures monumentales et ambitions régionales
Ciudad de la Paz se présente déjà comme une vitrine de modernité. La ville dispose d’infrastructures disproportionnées pour une agglomération encore peu peuplée. On y trouve le somptueux Grand Hôtel Djibloho, un complexe de 400 chambres présenté comme l’un des plus vastes du continent, un palais présidentiel, des ministères flambant neufs, un aéroport international (à Mengomeyén, à 30 km), et un barrage hydroélectrique pour assurer son autonomie énergétique.
Symbole de l’ambition affichée, la future Université d’Oyala, toujours en construction, est promise à devenir la plus grande d’Afrique centrale, avec une capacité prévue pour 10 000 étudiants. Un projet qui contraste avec les indicateurs sociaux du pays, où, malgré un PIB par habitant élevé, une large partie de la population vit dans la pauvreté.
Géostratégie : rééquilibrer un pays coupé en deux
Au-delà du prestige, le transfert répond à une logique géopolitique interne. La Guinée équatoriale est un pays bipartite : l’île de Bioko, où se trouve l’ancienne capitale Malabo, abrite le siège des compagnies pétrolières et une partie de l’élite, tandis que la région continentale (Rio Muni), qui concentre 80% de la population et la majeure partie du territoire, se sentait historiquement marginalisée.
En implantant la capitale à Ciudad de la Paz, le pouvoir entend donc « continentaliser » son centre de décision, renforcer l’intégration nationale et désenclaver l’arrière-pays. « Il s’agit de corriger une anomalie historique née de la colonisation. La majorité des Équatoguinéens vivent sur le continent et méritent d’avoir leurs institutions accessibles », explique un cadre du ministère de l’Aménagement du territoire, sous couvert d’anonymat.
Défis et interrogations
Cette mue capitale ne se fera pas sans défis. Le coût de maintenance des infrastructures monumentales de Ciudad de la Paz, dans un contexte de volatilité des cours du pétrole, interroge. La question du logement des fonctionnaires et de l’attractivité réelle de cette ville planifiée, éloignée des centres urbains traditionnels, reste en suspens.
Enfin, Malabo, qui perd son statut de capitale politique, devra trouver un nouveau souffle. Elle reste néanmoins le poumon économique du pays et le siège des multinationales énergétiques.
Avec ce grand déménagement du pouvoir, la Guinée équatoriale rejoint le club des pays africains ayant créé ex nihilo leur capitale – après le Nigeria (Abuja), la Côte d’Ivoire (Yamoussoukro) ou le Botswana (Gaborone). Ciudad de la Paz, née de la volonté d’un homme et de la rente pétrolière, écrit désormais son histoire. Reste à savoir si elle deviendra le véritable cœur battant de la nation, ou une capitale-sanctuaire, symbole d’un pouvoir distant.

