Éducation – Camélia survivra-t-elle à l’ouragan ?

Longtemps présentée comme l’un des visages de la stabilité gouvernementale dans un secteur historiquement miné par les conflits sociaux, la ministre de l’Éducation nationale, Camélia Ntountoum Leclerc, se retrouve aujourd’hui au cœur d’une tempête dont l’ampleur dépasse largement le cadre classique d’une grève enseignante. À mesure que les jours passent, la crise s’enracine, se politise et révèle des lignes de fracture plus profondes au sein de l’appareil étatique et du monde syndical.

D’une accalmie historique à la rupture brutale

Deux années sans grève. Le fait était suffisamment rare pour être souligné dans un pays où l’école publique est régulièrement prise en otage par des mouvements d’humeur cycliques. Camélia Ntountoum Leclerc avait réussi là où beaucoup de ses prédécesseurs avaient échoué : maintenir un dialogue minimal avec les partenaires sociaux et contenir les revendications dans un cadre institutionnel. Cette accalmie avait fini par installer l’idée d’une ministre ferme, capable de « tenir » les syndicats.

Mais l’équilibre était fragile. Selon plusieurs sources concordantes, la crise actuelle ne serait pas née uniquement des revendications professionnelles – pourtant bien réelles – mais aussi de calculs politiques plus souterrains. En toile de fond, les recompositions intervenues après les récentes élections et la perspective, pour certains membres du gouvernement élus au Parlement, de devoir quitter l’Exécutif.

Les « pompiers pyromanes » du dialogue social

Dans ce contexte, des leaders syndicaux, présentés par leurs détracteurs comme proches de certains cercles de pouvoir, auraient activé la mèche. Objectif supposé : créer une situation de blocage telle que l’autorité politique serait contrainte de rappeler des figures jugées plus « efficaces » dans la gestion des crises sociales. Une stratégie du chaos résumée par une métaphore qui circule abondamment dans les couloirs administratifs : allumer l’incendie pour mieux se poser ensuite en seul détenteur de l’extincteur.

Sauf que le scénario a dérapé. Reconduite à son poste, Camélia Ntountoum Leclerc ne s’est pas effacée. Pire, la base enseignante, lassée des consignes contradictoires et soupçonnant des arrangements en coulisses, a décidé de reprendre la main. La naissance du collectif SOS Éducation marque un tournant : la contestation échappe désormais aux syndicats traditionnels.

SOS Éducation : une révolte qui déborde ses initiateurs

La dynamique est inédite. Les enseignants ne reconnaissent plus aucune légitimité aux intermédiaires classiques. Ni la ministre de tutelle, ni le vice-président du gouvernement, ni même les centrales syndicales. Une ligne rouge est tracée : seul le président de la République est désormais considéré comme un interlocuteur valable.

Cette radicalité est renforcée par un épisode qui a achevé de discréditer certains leaders du mouvement. L’affaire dite des « deux millions de taxi » – une somme qui aurait été versée à des membres du collectif à l’issue d’une réunion gouvernementale – a fait l’effet d’une bombe. Des audios, largement relayés sur les réseaux sociaux, évoquent un partage inéquitable de cet argent, ayant dégénéré en altercation physique. Résultat immédiat : Jean-Christophe Békale, jusque-là figure médiatique de SOS Éducation, est brutalement désavoué. Son annonce solennelle de la reprise des cours, faite en mondovision, reste lettre morte. La base refuse d’obéir.

Les gestes du pouvoir, l’intransigeance de la rue

Face à l’enlisement, le chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, a tenté l’apaisement par des actes concrets. De retour de Guinée, il signe plus de 4 000 décisions de régularisation administrative en faveur des personnels de l’éducation : intégrations, rappels de solde, reclassements. Un geste fort, politiquement coûteux, mais censé marquer la reconnaissance des revendications.

Contre toute attente, la grève se poursuit. L’exécutif durcit alors le ton. Le secrétaire général du ministère de l’Education nationale, Christian Louembet, intime l’ordre aux chargés de cours de reprendre le travail, invoquant l’urgence de sauver l’année scolaire. Des inspections pédagogiques sont annoncées, des rondes prévues dans les établissements. Sur le terrain, le constat est sans appel : les salles de classe restent désertes.

La ministre, fusible idéal d’une crise systémique ?

À ce stade, la question n’est plus seulement sociale. Elle est éminemment politique. L’opinion publique s’interroge : Camélia Ntountoum Leclerc est-elle encore en mesure d’incarner la sortie de crise ? Ou devient-elle, malgré elle, le fusible commode d’un bras de fer qui la dépasse ?

Car paradoxalement, celle que certains présentent aujourd’hui comme l’instigatrice du malaise pourrait bien n’en être que la victime collatérale. Entre rivalités internes, stratégies de déstabilisation et colère authentique des enseignants, la crise de l’éducation révèle les fragilités d’un système où le dialogue social reste dépendant d’équilibres personnels plus que de mécanismes institutionnels solides.

Une chose est certaine : l’ouragan qui secoue l’école gabonaise n’a pas encore livré toute sa puissance. Et dans son sillage, c’est autant l’avenir de l’année scolaire que la survie politique de la ministre qui se jouent, sous le regard attentif d’une opinion désormais convaincue que la solution ne pourra être ni cosmétique, ni imposée d’en haut.

La Rédaction

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