Distribution d’eau à Libreville : la crise profite-t-elle à ceux qui devraient la résoudre ?

LGA le 10 mars 2026 – Les récentes déclarations du président Brice Clotaire Oligui Nguema, lors d’une rencontre avec les acteurs du secteur de l’eau, ont jeté un trouble inédit sur la crise qui frappe le Grand Libreville. Selon les informations que lui auraient remontées les services de renseignement, certains camions-citernes chargés de livrer de l’eau aux populations appartiendraient à des agents mêmes de la SEEG, l’entreprise censée assurer la distribution du précieux liquide. De quoi alimenter une question désormais au cœur du débat public : la pénurie d’eau profite-t-elle à ceux qui sont précisément chargés de la faire disparaître ?

Dans de nombreux quartiers de Libreville, ouvrir le robinet relève désormais de l’incertitude. L’eau arrive par intermittence, parfois pas du tout. Face à cette situation devenue chronique, des milliers de ménages se sont tournés vers une solution de fortune : la livraison d’eau à domicile par camions-citernes. Dans plusieurs zones de la capitale, ces véhicules sont devenus aussi familiers que les taxis-bus.

Ce qui n’était au départ qu’un système de dépannage s’est progressivement transformé en véritable marché. Les citernes circulent quotidiennement, remplissent les cuves domestiques et alimentent une économie parallèle qui prospère sur la rareté du service public. Selon certaines estimations avancées par des observateurs du secteur, ce commerce pourrait générer plus de 250 millions de francs CFA par mois, soit près de 3 milliards de francs par an.

Dans ce contexte, les propos du chef de l’État introduisent une dimension nouvelle dans la lecture de la crise. Si certains propriétaires de camions-citernes sont effectivement des agents de la société chargée de produire et distribuer l’eau, la frontière entre mission de service public et intérêt privé devient particulièrement fragile.

La tentation peut alors apparaître évidente : dans une ville où la demande d’eau est constante, chaque rupture d’approvisionnement crée mécaniquement un marché. Une canalisation endommagée, une réparation tardive, une distribution irrégulière — et la dépendance des habitants aux citernes privées augmente aussitôt.

Aucune preuve pour l’heure ne permet de confirmer l’existence d’un sabotage organisé. Mais l’hypothèse d’une pénurie entretenue ne paraît plus totalement inconcevable aux yeux de nombreux habitants, confrontés depuis des années à un service erratique.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que l’État gabonais a, il y a quelques années, engagé des investissements importants pour améliorer l’accès à l’eau potable dans la capitale. Le PIEPAL, programme destiné à moderniser les infrastructures et renforcer la production d’eau, devait précisément mettre fin aux pénuries récurrentes. Dans la ville, les travaux ont éventré plusieurs artères, les chantiers se sont succédé, mais pour une grande partie des habitants l’eau reste une promesse inachevée.

Ainsi se dessine une situation étrange : d’un côté des milliards investis pour améliorer la distribution, de l’autre une économie florissante construite sur l’absence d’eau dans les robinets.

Les révélations évoquées par le président Oligui Nguema n’apportent pas encore de réponses définitives. Elles posent toutefois une question désormais difficile à éviter : la crise de l’eau à Libreville est-elle simplement le résultat de défaillances techniques et d’infrastructures vieillissantes, ou cache-t-elle l’existence d’un système où la pénurie devient rentable pour certains acteurs du secteur ?

Eppebiow Ebolentsie

Journaliste d'expérience, spécialiste des questions d'économie et du numérique.

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